19 mai 2006
Depuis quelques temps, entre 6 ans et 3 min, je cherche deux ou trois trucs perdus dans un accident. Il y a 7 ans et 1 mois assis dans une voiture je partais sur une route toute droite par une météo clémente sans trafic routier particulier. Cette route et son environnement était à l’image de mon état d’esprit ; aucune question ne venait chatouiller mon cortex cérébral, aucun stimulus ne m’ébranlait en profondeur. Et pourtant, malgré cette somme de certitudes, le sort, le hasard, l’Horloger, Dieu, le Diable, mon surmoi, mon moi, moi ou qui sais-je encore, a jeté un grain de sable dans la machine ; enfin une bonne poignée même. Sept ou huit tonnes de métal inégalement réparties entre deux véhicules à moteur ont bouleversé mon existence ; ce camion et cette voiture ont donc lancé la mienne (la notre) hors des sentiers battus ; en l’occurrence dans le champ de droite et sur le toit. Position et localisation inhabituelles pour une voiture et ses occupants. Naïvement je pensais que cet événement ne changerait rien ; enfin je ne pensais pas en définitive.
C’est après cet événement que j’ai perdu mon intégrité physique et psychologique ; j’y ai perdu entre autre des lunettes, un filtre qui m’empêchait de voir le monde simplement. Il m’a fallu quelque temps pour comprendre ce qui m’arrivait (je ne comprends toujours pas tout) pour m’y habituer (terme largement galvaudé dans le cas présent, puisque je ne m’y suis pas encore habitué). En ouvrant à nouveau les yeux j’ai été ébloui par ce que j’ai vu, je ne m’en rappelle qu’à peine d’ailleurs ; un pompier, un fourgon, un couloir d’hôpital, un petit garçon, sa maman, des infirmières, des médecins, des gens, mes parents ; l’éblouissement provenait peut-être des médicaments ou de la douleur ancrée dans mon corps. Passé l’éblouissement il est resté cette douleur, elle me rappelle régulièrement ce 16 avril 1999, elle est le moteur d’une activité intellectuelle quasi-permanente. Activité orientée vers la compréhension de ces trucs perdus… Perdus où ? Perdus ? Brulés ?
Je ne sais toujours pas où est passé cet être froid et insensible du 15 avril, enfin si je le sais, il est encore là ; bien présent ; mais il est accompagné d’une autre personne, d’un homme empathique et sensible presque clairvoyant parfois. Vivant ainsi j’oscille sans arrêt entre une résignation cartésienne et un investissement émotionnel utopique (enfin pas trop j’espère). Ces deux personnalités s’affrontent et se complètent dans une sorte de danse de vie endiablée, se chamaillant, s’entraidant, s’interrogeant, se répondant, etc. Aujourd’hui l’être sensible a pris le dessus et l’homme de fer est entrain d’essayer de remonter la pente mais je ne sais pas qui je dois laisser faire. Bien sûr une réponse possible est « Laisse faire, ne te pose pas de questions et advienne que pourra » ce qui semblerait laisser la primeur à l’être sensible ; mais la problématique vient du fait que cette situation est douloureuse et vulnérante. L’homme de fer a l’avantage de tracer sa route au bulldozer dont le pare-brise aurait été opacifié. Il avance, écrase, écarte mais jamais ne frémit ni ne freine… Donc il ne ressent rien et voilà bien le drame… Je ne sais plus ce que je ressentais avant le 16 avril, je ne sais plus comment j’affrontai la vie et ses embûches. Il y a encore des images dans ma tête, des Noà«ls, des anniversaires, des visages, des restaurants, des cours, des rues, des lieux etc… Mais tout ça est décousu, tout ça est vague et flou.
J’ai perdu ma mémoire, j’ai perdu 22 ans de ma vie, enfin je crois ; je ne sais pas. Je n’en parle que rarement mes proches le savent mais peu, moi-même chaque jour je prends conscience de l’ampleur de l’impact ; je me demande si je ne suis pas entrain de m’effondrer sur moi-même, entrain de préparer une implosion. Dois-je maitriser cette implosion, je pense le pouvoir, Patrick pense que je peux le faire, dois-je stopper cette implosion, dois-je la laisser évoluer et aboutir. En plus de ma mémoire j’ai l’impression parfois de m’être perdu. Paradoxalement ces pertes m’ont permis de trouver de très bonnes choses, d’abord cette empathie, cette sensibilité, cette ouverture d’esprit et de cÅ“ur que mes amis, mes proches, mes connaissances semblent me prêter.
De temps en temps j’ai l’impression d’être une éponge avec une bille d’acier au milieu suspendue à un fil qui oscille dans tous les sens et qui absorbent au fil de ces évolutions des morceaux des différents milieux qu’elle traverse.
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