Les artisans cordonniers

Note à  l’intention du lecteur : La série “G&V”, des gens et des vies est un condensé d’histoires plus ou moins fictives; néanmoins il convient de ne pas laisser les jeunes enfants, les politiciens girouettes, les femmes influençables, les commerciaux, les consultants et les vignerons lire ces lignes sous peine de provoquer chez les sujets sus-nommés un comportement mimétique potentiellement destructeur. Tu es à  présent, cher lecteur, prévenu. Bien rentrons dans le vif du sujet pour découvrir la série du jour.

Le commandant Chautard et son adjoint De Robert sont dans le train, ils reviennent d’une conférence de criminologie intitulée “Profession & généalogie dans la résolution des crimes ou quelles influences prédominent dans le passage à  l’acte“. De Robert est encore émerveillé par la prestation luminifère de son patron. Il travaille avec lui depuis de longues années déjà  et l’a vu résoudre des énigmes d’une rare difficulté. Il se rappelle encore de celle du porte-avion et ne cesse de vouer une admiration à  cette homme de génie.
“Dites moi mon commandant” s’enquit-il alors que le train traverse les plaines de la Beauce. “comment se fait-il que vous ayez pris l’exemple du cordonnier comme métier présentant un risque de passage à  l’acte ?” Chautard lève les yeux du magazine étalé devant lui; un Penthouse de janvier 1983 présentant Sheila Kennedy et traitant du retour de la pilosité féminine dans les milieux avertis. Il pose son regard ténébreux sur De Robert et d’une voix caverneuse lui répond : ”Hum … De Rob, vous avez compris quelque chose à  cette conférence en définitive ?” Ne lui laissant pas le temps de répondre il enchaine tout en lorgnant sur Krista Simon; “Les cordonniers ne sont pas uniquement des fabricants ou des réparateurs de chaussures. Savez-vous, De Rob, que les cordonniers sont avant tout des êtres malfaisants, des disciples du Malin, des mécréants qui se réunissent en horde à  la nuit tombée pour sacrifier des enfants et boire leur sang encore fumant”. De Robert, dubitatif, commence à  loucher lui aussi, tant bien que mal, sur les attributs de Mlle Simon tout en ce demandant ce que les cordonniers peuvent bien avoir de maléfiques. Mais son patron continue son explication dithyrambique. “Voyez-vous, les cordonniers ont l’habitude de travailler du cuir. Ils le découpent, le façonnent, le teintent, le cousent avec une aisance chirurgicale. Ces gestes répétées jour après jour sur cette matière animal; n’oubliez pas qu’avant d’avoir du cuir il faut avoir assassiné la bête, parfaitement ! Ces gestes donc, sur ces peaux, réveillent de vieilles synapses et je dirais, bien que n’étant pas neurobiologiste, activent une mémoire préhistorique. Celle-là  même dans laquelle on trouve des comportements de protection et de brutalité à  l’état brute. Oui, De Rob, je parle bien de brutalité brute.”
C’est alors que le commandant bondit pour sortir de son fauteuil de train corail, il enjambe lestement De Rob qui rattrape au vol le Penthouse de 1983, afin lui aussi de pouvoir se rincer l’oeil, et retombe (le Commandant, suivez enfin !) dans le couloir central. Il regarde intensément De Robert et continue son explication, sa démonstration. “Parfaitement le travail répété du cuir, de la peau, les précipite dans un retranchement psychohistorique. Il sont ramenés à  l’époque où leurs ancêtres dépeçaient des mammouths, des caribous et autres des bêtes féroces. Aujourd’hui les échoppes estampillées ‘Cordonniers’, ‘Bata’, ‘JM Weston’, ‘Bailly’ etc… ne sont que des antichambres des ‘St Anne’, ‘Les Baumettes’, ‘La Santé’ ou ‘Fleuri’. Ne vous y trompez pas De Rob, derrière ce petit binoclard qui pose un “toppy” ou une paire de fer se cache un monstre. Il ne se cache même pas, il sommeille. Méfiez vous comme de la peste des cordonniers.” Il se penche vers De Rob et lui souffle à  l’oreille : “Regardez comment il faut traiter les cordonniers”. 

Se redressant le commandand s’exclame à  l’attention du wagon, d’une voix à  la fois forte et polie. “Excusez moi, je viens de casser une de mes talonnettes, y a t-il un cordonnier dans le wagon ?” 

Un petit homme à  quelques pas de là  se lève et avance vers le couple de fins limiers. 

“Oui je suis cordonnier et j’ai quelques outils, voulez vous que nous regardions votre chaussure” explique-t-il. Le commandant, le visage éclairé d’un magnifique sourire, répond par l’affirmative et se dirige vers l’extrémité du wagon indiquant à  l’artisan qu’il ne souhaite pas déranger les autres passagers avec ses désagréments pédestres. Chemin faisant il fait signe à  De Robert de les suivre. Arrivés dans la partie séparant les deux wagons et alors que le cordonnier ouvre sa mallette pour sortir quelques outils, le Commandant effectue une prise d’un art martial quelconque, immobilise le cordonnier et dit à  De Rob en balançant un coup de pied dans la porte donnant sur l’extérieur. “Voilà ”, hurle-t-il, pour couvrir le bruit assourdissant lié à  l’ouverture de la porte “ce qu’on doit faire des cordonniers” Sous les yeux ébouriffés de De Robert, le commandant jette le petit homme par la porte. De Robert est estomaqué mais il sait que son patron est juste et infaillible. Il referme la porte tout en remerciant chaleureusement le Commandant pour ces explications et pour avoir débarrassé la planète d’un monstre en puissance.

About Nicolas B.

Photographe professionnel, Nicolas Beaumont vit à Paris et travaille à travers le monde. Depuis 2009 il a voyagé en Asie, en Océanie, en Afrique et en Europe.